À Kinshasa, comme dans plusieurs grandes villes de la RDC, le jeu de paris sportifs Winner n’est plus seulement un simple passe-temps. Il est devenu pour de nombreux jeunes une véritable alternative à l’emploi. Dans un pays où le chômage bat des records, surtout chez les jeunes, cette plateforme s’est imposée comme un refuge économique, structurant les journées et parfois même la vie entière de milliers de personnes en quête de revenus.
Face à un marché du travail quasi inexistant, Winner est devenu une option par défaut. Les jeunes, même diplômés, n’ont souvent ni stage, ni emploi, ni soutien. Beaucoup se tournent alors vers le pari, perçu comme une chance de gagner rapidement de l’argent. Cette dépendance au jeu révèle l’échec criant des politiques publiques à offrir des opportunités durables à la jeunesse. L’économie informelle, déjà saturée, n’absorbe plus les nouvelles générations, et le peu d’emplois disponibles sont souvent précaires ou mal rémunérés.
Fait encore plus frappant : le profil des parieurs s’est largement diversifié. Là où le pari sportif était autrefois l’apanage des jeunes hommes désœuvrés, on retrouve désormais des étudiantes, des mères de famille, voire des femmes âgées devant les kiosques Winner. Certaines espèrent payer les frais scolaires de leurs enfants, d’autres cherchent à compléter un revenu insuffisant ou inexistant. Ce glissement montre combien le désespoir économique dépasse désormais toutes les catégories sociales et les genres.
Si certains parieurs parviennent à gagner quelques billets, la majorité vit dans l’incertitude et les pertes répétées. Le jeu devient une habitude, parfois une addiction, et les rares gains sont souvent réinvestis dans de nouveaux paris. Pour beaucoup, Winner n’est pas une solution, mais un cercle vicieux. Il consomme du temps, de l’argent, et parfois même la santé mentale. Ce que certains appellent ironiquement un “boulot” est en réalité un travail sans sécurité, sans assurance, et sans lendemain.
Ce phénomène inquiétant doit être perçu comme un signal d’alarme. Qu’une société en arrive à accepter que le pari sportif tienne lieu d’activité professionnelle pour ses citoyens, c’est le signe d’une économie qui se désagrège. C’est aussi le reflet d’un État absent, qui n’offre ni emploi, ni formation, ni espoir crédible. Winner ne crée pas de richesse. Il redistribue l’argent du désespoir.
La généralisation des paris comme mode de vie n’est pas une évolution. C’est une impasse. Une jeunesse qui s’organise autour du hasard est une jeunesse à laquelle on a refusé l’avenir. Il est urgent que les décideurs s’attaquent à la racine du problème : la création d’emplois stables, la formation professionnelle, le soutien à l’entrepreneuriat local, et la régulation du secteur des jeux.
Si rien n’est fait, le pays continuera à former des rêveurs du ticket gagnant au lieu de bâtir des bâtisseurs du progrès.
JOËL MOBIALA EXAUCÉ




