À mesure que le soleil décline sur la commune populeuse de Masina, à l’est de Kinshasa, une autre réalité se lève : celle de la violence urbaine orchestrée par les tristement célèbres kuluna. Armés de machettes, de barres de fer et d’un sentiment d’impunité, ces jeunes hommes transforment les rues en véritables zones de non-droit, terrorisant les habitants dès la tombée de la nuit.
Le phénomène kuluna, bien loin d’être un simple fait divers, s’inscrit dans un tableau plus large de désengagement institutionnel et d’abandon social. À Masina, le chômage des jeunes atteint des proportions alarmantes. L’économie informelle, seule bouée de survie pour beaucoup, ne peut absorber tous ces bras sans travail ni avenir. De surcroît, la quasi-absence d’infrastructures de loisirs, de centres d’apprentissage ou d’encadrement éducatif laisse ces jeunes livrés à eux-mêmes.
Selon Jean-Pierre, un habitant du quartier Pascal : « Ce sont nos petits frères qui se transforment en bandits, non pas parce qu’ils sont mauvais, mais parce que personne ne s’occupe d’eux. L’État les a oubliés ». Ce témoignage poignant résume l’ampleur du désarroi d’une population abandonnée par les institutions censées la protéger.
Bien que la Police Nationale Congolaise (PNC) ait lancé plusieurs opérations de répression, ces efforts s’avèrent largement inefficaces. Les arrestations ponctuelles et les descentes musclées ne suffisent pas à éradiquer un mal dont les racines plongent profondément dans les failles du tissu social. « Après chaque opération, ils disparaissent un moment, mais reviennent toujours, parfois plus violents », confie Mireille, commerçante à la station Météo.
La lutte contre le kuluna ne saurait être réduite à un simple bras de fer sécuritaire. En l’absence de politiques de réinsertion ciblées, les jeunes interpellés finissent souvent par récidiver ou sombrer davantage dans la criminalité. Les centres de rééducation sont rares, mal équipés, et parfois même inhumains, ce qui compromet toute tentative de réhabilitation.
Le phénomène s’aggrave aussi du fait de la désagrégation progressive de la cellule familiale. L’explosion démographique, les migrations internes non contrôlées et la précarité économique exacerbent l’éclatement des repères parentaux. Nombreux sont les jeunes qui grandissent sans figures d’autorité stables, ce qui les rend vulnérables aux influences des groupes violents.
Par ailleurs, l’implication communautaire est quasi inexistante. Les leaders locaux, les églises, les associations de jeunes et les ONG sont rarement mobilisés de manière coordonnée. Pourtant, ces acteurs pourraient jouer un rôle crucial dans la prévention de la délinquance et dans la construction de projets alternatifs pour cette jeunesse en détresse.
Pour enrayer cette spirale, il est urgent de penser des solutions systémiques et inclusives. La mise en place de programmes de formation professionnelle, la réhabilitation des centres culturels, l’octroi de microcrédits aux jeunes entrepreneurs ainsi que la sensibilisation communautaire à la non-violence constituent autant de pistes envisageables.
« Si on leur donnait une formation et un petit fonds de commerce, ils changeraient. Ce sont des enfants intelligents, mais perdus », affirme sœur Agnès, éducatrice de rue depuis plus de dix ans.
Il appartient aux autorités nationales et municipales d’engager une réflexion profonde sur la politique de la jeunesse. À défaut, le silence de l’État pourrait se transformer en une complicité passive face à un phénomène qui ne cesse de gangrener les fondations mêmes de la cohésion urbaine.
LA RÉDACTION




